Sophie Vernet, journaliste aux Rencontres de l’Évaluation, a rencontré Mathieu Lecomte dans ses locaux rennais. Docteur en agronomie de l’université de Rennes 1, Mathieu Lecomte dirige depuis 2014 le cabinet Agri-Certif, spécialisé dans les certifications agricoles environnementales. Formateur auprès des chambres d’agriculture bretonnes et ligériennes, il a conduit plus de 400 audits HVE en douze ans d’activité sur des exploitations variées : grandes cultures, élevage laitier, viticulture, maraîchage. Il est l’auteur du guide pratique “Réussir sa certification HVE” (éditions France Agricole, 2e édition 2025).


Ce qui distingue vraiment HVE niveau 3

Sophie Vernet : Mathieu Lecomte, vous auditez des exploitations agricoles depuis douze ans. Qu’est-ce qui distingue vraiment la certification HVE niveau 3 des autres labels ?

Mathieu Lecomte : La certification HVE est souvent mal comprise parce qu’elle est confondue avec un label de pratiques spécifiques. Ce n’est pas un cahier des charges qui dit “vous devez faire telle chose exactement”. C’est une certification de performance : on fixe des seuils d’indicateurs environnementaux, et l’exploitant est libre d’atteindre ces seuils par les pratiques qui lui conviennent dans son système de production.

Ce qui la distingue de l’Agriculture Biologique, par exemple, c’est que HVE ne prescrit pas l’absence de produits phytosanitaires de synthèse. Elle prescrit un niveau de pression phytosanitaire globale — mesuré par l’Indice de Fréquence de Traitement — et une part minimale d’infrastructures agro-écologiques sur l’exploitation. Un exploitant peut être certifié HVE niveau 3 en utilisant des produits phytosanitaires, à condition que son IFT soit inférieur à 50 % de la référence régionale et que sa surface en haies, bandes enherbées et autres infrastructures soit suffisante.

Ce qui la distingue de Demeter ou des labels biodynamiques, c’est son ancrage institutionnel : HVE est homologuée par le ministère de l’Agriculture, reconnue par la PAC (éco-régime voie 2), et contrôlée par des organismes accrédités Cofrac. C’est une certification publique avec une chaîne de vérification formalisée.


Les indicateurs les plus souvent mal évalués

S.V. : Après 400 audits, quels sont les indicateurs les plus souvent mal évalués par les agriculteurs candidats à HVE ?

M.L. : Le premier, sans hésitation, c’est la surface en infrastructures agro-écologiques (IAE). Le référentiel HVE niveau 3 exige que les IAE représentent au moins 10 % de la SAU. La plupart des agriculteurs sous-estiment ce pourcentage parce qu’ils ne comptabilisent pas correctement tous les éléments éligibles : haies, arbres isolés (avec leur surface projetée au sol), mares, fossés enherbés, bandes enherbées, jachères florales, bosquets. Quand on fait le calcul sérieusement, on dépasse souvent les 10 % — mais l’exploitant ne le savait pas parce que personne ne lui avait expliqué comment compter.

Le deuxième problème fréquent concerne le bilan azoté. HVE niveau 3 exige un bilan apparent de l’azote à l’échelle de l’exploitation. Beaucoup d’exploitants confondent bilan azoté et plan de fumure. Ce sont deux choses très différentes : le plan de fumure prédit les apports, le bilan azoté mesure la différence entre entrées et sorties réelles. Ce bilan doit être calculé sur une campagne complète, avec les données réelles de rendement et de fertilisation. Les erreurs dans cet exercice sont courantes, souvent par simple manque de méthode.

Le troisième point est la tenue des registres de traitements. HVE exige que chaque traitement phytosanitaire soit enregistré avec la date, la culture, la superficie traitée, le produit, la dose appliquée, et le motif du traitement. En audits, je retrouve régulièrement des registres incomplets : la dose est manquante, le motif est absent, certains traitements ne sont pas enregistrés. Ce n’est pas forcément de la mauvaise volonté — parfois c’est simplement le carnet de plaine qui est utilisé et qui ne reprend pas tous les champs requis par HVE.


Haies et biodiversité dans la certification

S.V. : Comment les haies et la biodiversité sont-elles prises en compte dans la certification ? C’est souvent un point flou pour les exploitants.

M.L. : La biodiversité dans HVE niveau 3 est évaluée par un indicateur composite qui recouvre plusieurs dimensions. D’abord, la surface en IAE que j’ai évoquée (minimum 10 %). Ensuite, la présence d’au moins deux types d’IAE différents parmi les éléments éligibles — ce qui évite les situations où un exploitant a 12 % de IAE mais tout concentré dans une seule grande jachère au bout du champ.

Pour les haies spécifiquement, l’approche biodiversité des haies champêtres que l’on retrouve dans les méthodes de diagnostic les plus complètes est plus fine que ce que demande HVE. HVE comptabilise les haies comme surface (surface projetée au sol, généralement 1 à 3 m de large) sans distinguer les haies vieilles et diversifiées des haies monospécifiques récemment taillées à ras. Un article détaillé sur les indicateurs de haies champêtres et leur rôle dans la biodiversité présente ces nuances essentielles que l’auditeur HVE ne peut pas toujours approfondir lors d’un audit d’une demi-journée.

Ce n’est pas un défaut du référentiel HVE : c’est une certification de masse, conçue pour être accessible et vérifiable rapidement sur des milliers d’exploitations. Pour une analyse fine de la valeur écologique des haies — évaluation d’impact environnemental réelle — il faut passer à des protocoles d’évaluation plus poussés, comme ceux que pratiquent les organismes de recherche ou les bureaux d’études spécialisés.

Ce qui est encourageant, c’est que le rôle écosystémique des haies dans la certification HVE commence à être mieux documenté dans les nouvelles versions du référentiel. Des discussions sont en cours pour introduire un indicateur de qualité des haies (diversité d’essences, structure) en complément de l’indicateur de surface.


Auditeur HVE prenant des notes devant une haie champêtre lors d'une visite de terrain

Avantage commercial de HVE niveau 3

S.V. : Est-ce que HVE niveau 3 apporte vraiment un avantage commercial aujourd’hui ? On entend des avis très partagés.

M.L. : C’est LA question que tous les agriculteurs me posent avant de s’engager, et je m’efforce d’être honnête : l’avantage commercial est réel mais sectoriel et inégal.

En grande distribution, quelques enseignes — Intermarché, Carrefour, E.Leclerc — ont engagé des démarches de référencement préférentiel des produits certifiés HVE. Pour les fruits et légumes et le vin, l’effet est mesurable : des études de panels consommateurs montrent une prime de 3 à 8 % à qualité sensorielle équivalente. Mais ces effets restent fragiles et dépendent de la communication du distributeur sur le label.

En filière longue (coopérative céréalière, laiterie industrielle), l’avantage commercial de HVE est quasi nul pour l’exploitant aujourd’hui. La coopérative ne valorise pas différemment le blé ou le lait d’un adhérent certifié HVE, sauf dans quelques démarches engagées (Limagrain Sustainable, certains groupes coopératifs du Grand Ouest).

Là où HVE apporte un avantage réel et croissant, c’est dans l’accès aux marchés publics de restauration collective. Depuis la loi Egalim 2 et ses décrets d’application, les établissements de restauration collective publique doivent justifier de 50 % d’approvisionnements en produits de qualité et durables, dont 20 % en bio. Les produits certifiés HVE niveau 3 sont éligibles à la catégorie “durable” (les 30 % restants). Ce marché est en forte croissance et ouvre des débouchés réels pour les maraîchers, arboriculteurs et éleveurs HVE qui vendent en circuits courts ou en restauration collective. La certification HVE s’inscrit dans un continuum avec les démarches d’évaluation des politiques agricoles qui cherchent à mesurer l’efficacité réelle des dispositifs de certification sur les pratiques et les performances environnementales.


Coût et durée d’un audit HVE

S.V. : Vous parliez de 400 audits. Quelle est la durée et le coût d’un audit HVE complet ?

M.L. : Pour une exploitation standard de polyculture-élevage de 150 ha, un audit HVE niveau 3 prend une journée sur site et une demi-journée de traitement documentaire. Sur site, on vérifie les enregistrements, on fait le tour des parcelles pour constater les IAE, on contrôle les analyses de sol, on vérifie la cohérence entre les factures d’intrants et les doses enregistrées.

Le coût varie entre 400 et 700 € selon l’organisme certificateur et la région. Certains organismes pratiquent des tarifs dégressifs pour les exploitations qui s’engagent sur plusieurs ans ou pour les démarches collectives.

Un point important : les certificateurs accrédités Cofrac doivent être indépendants des organismes de conseil. Je ne peux pas conseiller un exploitant sur comment améliorer ses pratiques ET l’auditer ensuite — c’est une incompatibilité déontologique. Ça crée parfois une frustration chez les exploitants qui voudraient des recommandations précises lors de l’audit, alors que le rôle de l’auditeur est de constater, pas de conseiller.


Polyculture-élevage et HVE : des avantages spécifiques

S.V. : Les exploitations en polyculture-élevage ont-elles des avantages spécifiques pour HVE ?

M.L. : Très clairement oui. Les exploitations mixtes cumulent naturellement plusieurs atouts qui facilitent la certification HVE niveau 3.

Premier avantage : les prairies permanentes et les cultures fourragères comptent comme infrastructures agro-écologiques si elles sont en plein air et non labourées depuis plus de 5 ans. Une exploitation qui a 30 % de prairies permanentes démarre l’évaluation des IAE avec une base solide.

Deuxième avantage : la fertilisation organique (fumier, lisier) réduit mécaniquement la dépendance aux engrais azotés minéraux, ce qui améliore le bilan azoté. Les rotations incluent souvent des prairies temporaires avec légumineuses (trèfles, luzerne), qui fixent l’azote atmosphérique et réduisent les apports.

Troisième avantage : la présence d’animaux dans le paysage agricole est souvent associée à des exploitations qui ont maintenu des haies bocagères pour le pâturage, le brise-vent et l’ombrage du bétail. Ces haies constituent une part importante des IAE.

Les exploitations les plus complexes à certifier HVE sont les grandes cultures céréalières très spécialisées, avec peu ou pas d’élevage, peu de prairies, et des rotations courtes blé-colza-maïs. Elles partent de loin sur les IAE et doivent souvent engager des plantations de haies ou des bandes enherbées pour atteindre les 10 %.


Formulaire de certification HVE sur une table avec végétaux en arrière-plan

Dérives observées dans la montée en puissance de HVE

S.V. : La certification HVE a explosé en quelques années. Avez-vous observé des dérives ?

M.L. : Je ne vais pas nier qu’il y a eu des zones d’ombre. La première dérive que j’ai observée est ce que j’appelle le “HVE de papier” : des exploitations qui atteignent les seuils minimaux par des ajustements cosmétiques — implantation d’une bande enherbée de 5 mètres en bout de champ pour atteindre les 10 % d’IAE, sans aucun changement de pratiques réel sur les grandes surfaces. C’est formellement dans les clous du référentiel, mais c’est aux antipodes de l’esprit du dispositif.

La deuxième dérive concerne certains organismes de formation et de conseil qui vendent des “préparations HVE” de façon parfois contestable : ils promettent la certification en remplissant les tableaux d’une certaine façon, sans véritable engagement de l’exploitant dans une démarche de progrès. J’ai vu des dossiers de certification transmis avec des valeurs d’IAE qui ne correspondaient à aucune réalité terrain.

La troisième dérive est la confusion dans la communication grand public. Certains distributeurs utilisent la mention HVE sur des produits en jouant sur la confusion entre niveau 2 et niveau 3, alors que seul le niveau 3 est vraiment contraignant. Le ministère a renforcé les règles d’affichage en 2024, mais les pratiques publicitaires restent perfectibles.

Pour autant, je ne pense pas que ces dérives invalident le dispositif. Elles appellent à renforcer les contrôles aléatoires a posteriori — pas seulement l’audit initial — et à faire évoluer le référentiel vers des indicateurs plus qualitatifs. L’évaluation de la trame verte et bleue sur les exploitations agricoles et des corridors écologiques serait par exemple un bon candidat pour enrichir HVE dans sa prochaine révision.


Idées reçues sur la certification HVE

S.V. : Vrai ou faux : répondez à ces 5 idées reçues que l’on entend souvent sur HVE.

M.L. :

“HVE exige l’absence de produits phytosanitaires de synthèse.”FAUX. HVE niveau 3 n’interdit pas les produits phytosanitaires. Il impose un IFT (Indice de Fréquence de Traitement) inférieur à 50 % de la référence régionale sur herbicides et inférieur à 50 % sur l’IFT hors herbicides. Un exploitant peut traiter, à condition que sa pression de traitement globale reste significativement inférieure à la moyenne de son secteur.

“Une exploitation certifiée HVE est forcément une exploitation biologique.”FAUX. Ce sont deux certifications distinctes et indépendantes. HVE admet les produits phytosanitaires conventionnels si l’IFT est suffisamment bas. AB interdit les produits de synthèse. Une exploitation AB est automatiquement éligible à HVE niveau 3, mais l’inverse n’est pas vrai.

“HVE est surtout intéressant pour les grandes exploitations.”PLUTÔT FAUX. Les petites exploitations diversifiées (maraîchage, arboriculture, polyculture-élevage) sont souvent mieux positionnées pour HVE niveau 3 que les grandes monocultures céréalières, parce qu’elles ont naturellement plus d’IAE et des rotations plus diversifiées. Le coût fixe de l’audit est certes plus lourd à porter, mais il est partiellement compensé par les éco-régimes PAC plus importants proportionnellement.

“HVE ne change rien aux pratiques, c’est juste du papier.”VRAI POUR CERTAINS, FAUX POUR D’AUTRES. Pour les exploitations déjà engagées dans des démarches agroécologiques, HVE est effectivement une reconnaissance documentaire d’une réalité existante. Pour les exploitations conventionnelles qui découvrent leurs IAE en préparant leur dossier, c’est souvent le point de départ d’une réflexion sur le bocage, la biodiversité et la fertilisation qui mène à des changements réels.

“Le coût de la certification HVE est prohibitif pour les petites exploitations.”DISCUTABLE. Le coût brut (400 à 700 €) est significatif pour une petite exploitation. Mais il faut le mettre en regard de l’éco-régime PAC HVE (45 à 82 €/ha/an sur toute la SAU éligible) et des éventuelles primes commerciales. Pour une exploitation de 40 ha, l’éco-régime représente 1 800 à 3 280 € par an — largement au-dessus du coût annualisé de la certification.


3 choses à retenir

S.V. : En conclusion, quelles sont les 3 choses essentielles qu’un agriculteur doit savoir avant de s’engager dans HVE niveau 3 ?

M.L. :

Première chose : faites le diagnostic avant de vous engager. Avant de parler à un organisme certificateur, calculez vous-même vos IAE, votre IFT et votre bilan azoté. Ce travail de quelques heures vous dira si vous êtes proches des seuils ou loin, et vous évitera de mauvaises surprises lors de l’audit. Les chambres d’agriculture proposent souvent des diagnostics pré-HVE gratuits ou à coût modéré.

Deuxième chose : HVE est une certification évolutive, pas un état acquis. Le référentiel a déjà été révisé deux fois depuis 2012. Les seuils peuvent se durcir, de nouveaux indicateurs peuvent entrer. Ne vous engagez pas uniquement pour décrocher un certificat cette année — engagez-vous parce que la trajectoire de progrès que représente HVE vous convient sur le long terme.

Troisième chose : HVE niveau 3 n’est pas la fin du chemin. C’est un excellent point d’entrée dans une démarche d’évaluation de la performance environnementale. Mais si vous voulez aller plus loin — mesurer réellement votre impact sur les eaux, les sols et la biodiversité, valoriser votre carbone via le Label Bas-Carbone, ou contribuer formellement à la trame verte et bleue de votre territoire — HVE est le socle, pas le sommet. Les sciences citoyennes autour de la biodiversité rurale développées dans des territoires pionniers montrent comment les agriculteurs certifiés HVE peuvent s’impliquer dans des suivis naturalistes et enrichir leurs données de biodiversité au-delà du seul cadre de la certification.