Claire Vasseur, journaliste à la rédaction des Rencontres de l’Évaluation, a rencontré le Dr Marc Dupuis dans son laboratoire de l’unité Agro-Écologie de l’INRAE de Dijon. Chercheur depuis quinze ans, spécialisé dans la biogéochimie du carbone en agrosystèmes bocagers, Marc Dupuis pilote un programme de recherche national sur la valorisation climatique des haies champêtres. Son regard à la fois rigoureux et engagé bouscule quelques idées reçues sur le carbone bocager.


Le carbone bocager : définition et mesure

Claire Vasseur : Dr Dupuis, commençons par une question de fond. Quand on parle de “stockage de carbone dans les haies”, de quoi parle-t-on exactement ?

Dr Marc Dupuis : Il faut distinguer deux choses. La biomasse ligneuse — le bois des arbres et des arbustes — stocke du carbone dans ses fibres végétales. C’est le carbone que vous touchez quand vous coupez une branche. Et puis il y a le sol sous la haie, qui accumule de la matière organique parce qu’il n’est jamais labouré, qu’il reçoit les feuilles mortes et les radicelles des arbres, et qu’il abrite une faune souterraine très active.

Quand on mesure le stockage carbone d’une haie, on additionne ces deux compartiments. Dans nos études en bocage normand et breton, on arrive à des valeurs de 80 �� 150 tonnes de CO₂ équivalent par kilomètre linéaire de haie adulte — en comptant la biomasse aérienne, les racines, et le sol jusqu’à 50 cm de profondeur. C’est considérable.


C.V. : Ces chiffres vous surprennent encore, après quinze ans de recherches ?

M.D. : Ce qui me surprend encore, c’est la variabilité. Deux haies à 500 mètres l’une de l’autre peuvent avoir des valeurs de stock qui diffèrent du simple au triple. Une haie de chênes têtards de 150 ans, avec un sol profond et non compacté, stocke 200 à 250 tonnes de CO₂ par kilomètre. Une haie de thuyas plantée il y a 20 ans sur un talus de remblai en stockera 30 à 40. La composition, l’âge, l’historique de gestion et la qualité du sol font une diff��rence énorme.

Et ce qui me préoccupe, c’est qu’on a tendance à parler du potentiel des haies en général sans préciser de quelle haie on parle. Dans les calculs de compensation carbone volontaire que j’ai vus circuler, j’ai vu des valeurs forfaitaires qui sous-estimaient ou surestimaient le stock réel d’un facteur 2 ou 3. Ce n’est pas sérieux.


Protocoles de mesure sur le terrain

C.V. : Parlons justement de la mesure. Comment procédez-vous concrètement sur le terrain ?

M.D. : Notre protocole de terrain dure une journée entière pour un tronçon de 200 mètres. On commence par un inventaire floristique complet — toutes les espèces ligneuses, leur diamètre à 1,30 m, leur hauteur estimée. Ces données alimentent des équations allométriques calibrées sur les espèces bocagères françaises, qui nous donnent la biomasse sèche par individu, et donc la biomasse totale du tronçon.

Ensuite, on fait des carottages de sol, en général 10 à 15 prélèvements sur un transect perpendiculaire à la haie, jusqu’à 100 cm de profondeur. On mesure la densité apparente et la teneur en carbone organique à chaque horizon. La soustraction entre le carbone sous haie et le carbone sous la parcelle agricole adjacente nous donne le “surplus carbone” imputable à la haie.

Ce surplus, c’est souvent 30 à 60 tonnes de CO₂ supplémentaires par kilomètre, rien que dans le sol. Et c’est le carbone le plus stable, celui qui a le temps de résidence le plus long.


Chercheur INRAE mesurant le stockage de carbone dans un bocage normand

C.V. : Et pour les agriculteurs qui n’ont pas une équipe de recherche ? Comment évaluer de façon simplifiée ?

M.D. : On a développé des abaques simplifiées, calibrées sur les types de haies les plus courants en France selon leur région, leurs espèces dominantes et leur âge estimé. Ces abaques permettent une estimation avec une précision de plus ou moins 30 %, ce qui est suffisant pour un diagnostic de ferme ou un bilan carbone simplifié type CAP2ER.

Le réseau AFAC-Agroforesteries a formalisé un protocole accessible aux techniciens et aux agriculteurs eux-mêmes, qui ne nécessite pas de formation scientifique poussée. En deux heures sur le terrain et une heure de calcul, on obtient une estimation fiable du stock carbone de ses haies.

Pour les méthodes plus rigoureuses, les sciences et innovations vertes en territoire explorent des approches de sciences participatives qui permettent de combiner données citoyennes et validation scientifique — une piste prometteuse pour multiplier les mesures à moindre coût.


Bocage, forêt et séquestration dans la durée

C.V. : Les haies nouvellement plantées — celles qu’on plante dans le cadre du plan Haie Nationale — ont-elles une valeur carbone immédiate ?

M.D. : Non, et c’est un point important. Une haie vient d’être plantée a un stock carbone initial très faible. Le bénéfice carbone est progressif. Les premières années significatives se voient à partir de 10-15 ans, quand la haie a bien pris et que les arbres commencent à avoir un diamètre substantiel. Pour le sol, il faut souvent 20 à 30 ans avant que le surplus de carbone soit mesurable par rapport à la parcelle voisine.

Ce n’est pas pour décourager la plantation de haies — au contraire, il faut planter massivement, et le plus tôt possible, précisément parce que le bénéfice est différé. Mais dans les calculs de compensation carbone, il faut être honnête : on valorise une séquestration future projet��e, pas un stock immédiat. Et le Label Bas-Carbone en tient compte en versant les crédits sur 5 ans au fur et à mesure de la croissance vérifiée.


C.V. : Comment le bocage bocager se compare-t-il à la forêt en termes de stockage carbone ?

M.D. : La forêt stocke beaucoup plus de carbone par hectare — c’est évident, il y a plus de biomasse ligneuse. Mais le bocage a deux avantages sur la forêt. D’abord, il n’est pas en compétition directe avec la production agricole : les haies en bordure de parcelle n’occupent pas la surface cultivée. Ensuite, la diversité spécifique des haies champêtres est généralement supérieure à celle des forêts de plantation (résineux, peupliers), avec une valeur écologique intrinsèquement plus grande.

Et si on parle du potentiel de séquestration par rapport au linéaire déjà perdu — on a perdu plus de 700 000 kilomètres de haies en France depuis 1950 — il y a là un gisement de stockage carbone considérable que la replantation massive pourrait mobiliser. C’est un des arguments majeurs du programme Haie Nationale : les haies sont un outil de mitigation climatique sous-valorisé.


Marchés carbone et perspectives

C.V. : Le carbone des haies est-il pris en compte dans le bilan carbone des exploitations agricoles ?

M.D. : De mieux en mieux. CAP2ER version 3, l’outil de référence pour les élevages de ruminants, intègre maintenant les haies et les prairies permanentes comme puits de carbone. C’est un progrès majeur. Dans notre guide sur l’évaluation d’impact environnemental, on montre que les exploitations bocagères bien dotées en haies et prairies peuvent avoir des émissions nettes 20 à 35 % inférieures à leurs émissions brutes — un argument fort pour valoriser ces systèmes dans les filières et les certifications.

Mais on n’est pas encore au bout du chemin. Il reste des incertitudes sur les facteurs d’émission du méthane et du N₂O dans certains types de sols bocagers, et les modèles de stockage dans le sol sous haie sont encore en cours de validation à grande échelle.

Plantation et suivi de haies champetres pour la sequestration carbone


C.V. : Quelques mots sur les perspectives d’un marché carbone bocager en France ?

M.D. : Je suis à la fois enthousiaste et prudent. Enthousiaste parce que la valorisation carbone peut être un levier financier significatif pour les agriculteurs qui investissent dans le bocage : à 40 euros la tonne, 1,5 tonne par hectare représente 60 euros par hectare et par an de revenu supplémentaire, sans aucun intrant supplémentaire. Pour une exploitation bocagère de 80 hectares bien dotée en haies, cela peut représenter 4 000 à 5 000 euros par an.

Mais prudent parce que la gouvernance des marchés volontaires est encore imparfaite. Les problèmes de permanence (que se passe-t-il si la haie est détruite 15 ans après la vente du crédit ?), d’additionnnalité (le agriculteur aurait-il maintenu ses haies sans le revenu carbone ?) et de mesure à grande échelle sont des défis réels. Le succès du marché carbone bocager dépendra de la solidité des protocoles de vérification.


5 Questions rapides — vrai ou faux

Une haie de 100 mètres stocke autant de carbone qu’une voiture en produit en un an ? Vrai, approximativement. Une voiture émet environ 1,5 à 2 tonnes de CO₂ par an. Une haie adulte de 100 mètres stocke dans sa biomasse et son sol entre 8 et 15 tonnes de CO₂ — un stock accumulé sur des décennies, pas un flux annuel équivalent.

Le carbone des haies est plus stable que celui des cultures ? Vrai. Le carbone dans la matière organique stable des sols sous haie peut rester en place pendant des si��cles. Celui des sols cultivés est beaucoup plus vulnérable à l’oxydation par les labours.

Planter une nouvelle haie compense immédiatement du carbone ? Faux. La compensation effective s’étale sur 20 à 40 ans. La plantation est un investissement carbone à long terme.

Les haies de conifères (thuyas, cupressus) ont la même valeur carbone que les haies de feuillus indigènes ? Faux. Les feuillus indigènes, surtout les chênes et les frênes, ont une durée de vie plus longue et accumulent davantage de carbone stable. Les conifères poussent vite mais ont une longévité moindre.

Le sol sous une haie de 50 ans contient plus de carbone que le sol d’une prairie permanente adjacente ? Généralement vrai. L’absence de labour et l’apport continu de litière font des sols sous haie des puits de carbone plus efficaces que la plupart des prairies, sauf les très vieilles prairies permanentes humides.


Conseils finaux du Dr Dupuis :

  1. Inventoriez vos haies maintenant, avec un outil de cartographie simple (application GPS, photos géolocalisées), pour avoir une base de référence qui vous permettra de calculer vos gains carbone futurs.

  2. Priorisez la gestion des haies existantes sur la plantation de nouvelles haies : préserver 100 mètres de vieille haie diversifiée est plus précieux carbone-wise que planter 200 mètres neufs.

  3. Discutez avec votre chambre d’agriculture des m��thodes du Label Bas-Carbone applicables à votre exploitation. Les dispositifs de valorisation existent, mais ils nécessitent une préparation qui peut prendre 1 à 2 ans.

Pour approfondir les thèmes abordés, consultez notre guide sur le bilan carbone des exploitations agricoles qui détaille CAP2ER et le Label Bas-Carbone, ainsi que notre article sur les 20 critères pour évaluer une haie champêtre pour une lecture complète de la valeur écologique et carbone du bocage.

Propos recueillis en mai 2026 à l’INRAE Dijon. Le Dr Marc Dupuis interviendra au colloque annuel sur le bocage et le climat organisé en octobre 2026 à Rennes.