En 2026, les sols agricoles ne sont plus seulement jugés par leurs rendements. Leur santé biologique est devenue un enjeu central de la politique agricole commune, des certifications environnementales et des mécanismes de financement comme le Label Bas-Carbone. Pourtant, mesurer la biodiversité d’un sol reste une démarche peu connue des agriculteurs. Quels indicateurs choisir ? Comment les mesurer ? Que valent les valeurs de référence ? Ce guide présente les 15 indicateurs les plus fiables, du terrain au laboratoire.
Pourquoi mesurer la diversité biologique des sols
Les sols agricoles abritent plus de 25 % des espèces vivantes de la planète. Un gramme de sol sain contient des millions de bactéries, des centaines de kilomètres de filaments fongiques, des dizaines d’espèces d’arthropodes. Cette communauté vivante — le microbiome du sol — assure la fertilité naturelle, la décomposition de la matière organique, la résistance aux maladies et la régulation du cycle de l’eau.
Selon la FAO, 60 % des sols mondiaux sont dégradés, principalement par l’agriculture intensive, les pesticides et l’érosion. En France, les enquêtes du GIS Sol (Groupement d’Intérêt Scientifique) révèlent une baisse continue de l’activité biologique dans les sols de grandes cultures depuis 30 ans. Cette tendance est réversible — à condition d’agir avec des mesures et des pratiques adaptées.
Mesurer la biodiversité des sols sert à trois objectifs concrets : établir un état de référence avant un changement de pratiques, suivre l’évolution dans le temps, et valoriser les efforts dans le cadre d’une certification HVE, d’un Label Bas-Carbone ou d’une MAEC biodiversité. Pour en savoir plus sur les méthodes d’évaluation globale, consultez notre page dédiée au bilan de biodiversité haies et sol.
Indicateurs biologiques
1 — Abondance et diversité des vers de terre
Les vers de terre sont les ingénieurs les plus importants du sol. Ils aèrent, structurent, incorporent la matière organique et stimulent l’activité microbienne. Leur abondance reflète directement la qualité biologique du sol.
Mesure : tamisage manuel d’un bloc de sol 25×25×20 cm, comptage des individus et classification en trois groupes fonctionnels (épigés en surface, anéciques en profondeur, endogés interstitiels). Méthode standardisée ISO 23611-1.
Valeurs de référence (ADEME 2023) : < 50 individus/m² = sol dégradé ; 50-150 = moyen ; 150-250 = bon ; > 250 = très actif. L’objectif en pratiques durables est > 200 individus/m².
2 — Champignons mycorhiziens arbusculaires (AMF)
Les champignons mycorhiziens forment des symbioses avec 80 % des plantes cultivées. Ils démultiplient la surface d’absorption racinaire et améliorent l’accès au phosphore, au zinc et à l’eau. Leur présence est un marqueur de sols vivants et résilients.
Mesure : comptage des spores par centrifugation et filtration (méthode Gerdemann & Nicolson) ; mesure de la glomaline (protéine indicatrice de leur activité) par extraction à l’autoclave. La qPCR quantitative permet une approche moléculaire plus fine.
Valeurs de référence (INRAE 2022) : < 5 spores/g = sol agricole dégradé ; 20-100 = sol bio actif ; > 50 = objectif pour une activité biologique robuste.
3 — Biomasse microbienne et microbiome du sol
Les micro-organismes du sol (bactéries, actinomycètes, champignons microscopiques) pilotent la minéralisation de la matière organique et le cycle des nutriments. Leur biomasse et leur activité respiratoire sont les indicateurs centraux de la vitalité biologique.

Mesure : la biomasse microbienne (Cmic) se mesure par fumigation-extraction (méthode chloroforme). Le quotient métabolique (QCO₂) évalue le rapport respiration/biomasse. Le profil PLFA (acides gras phospholipides) permet d’identifier les groupes fonctionnels (bactéries, champignons, actinomycètes).
Valeurs de référence : Cmic > 1 000 mg C/kg sol = fertile ; QCO₂ < 3 = sol stable (QCO₂ > 5 signale un stress écologique par pesticides ou compaction).
La diversité du microbiome du sol est également analysable par séquençage ADN (metabarcoding), approche de plus en plus accessible pour les exploitations engagées dans une démarche d’agriculture de conservation.
4 — Collemboles (micro-arthropodes décomposeurs)
Les collemboles participent à la décomposition de la matière organique et à la structuration du sol par leur activité de fragmentation. Leur abondance est un indicateur de non-pollution et de stabilité écologique du substrat.
Mesure : extraction par appareil Berlèse-Tullgren (gradient thermique), comptage sous loupe binoculaire. Méthode standardisée AFNOR NF ISO 23611-2.
Valeurs de référence (UMR Eco&Sols 2023) : < 500 individus/m² = pollution élevée ; 1 000-10 000 = pollution modérée ; > 10 000 = sol non pollué. Objectif en pratiques durables : > 5 000 individus/m².
5 — Activité enzymatique (β-glucosidase, phosphatase, déshydrogénase)
Les enzymes produites par les micro-organismes accélèrent les réactions biochimiques du sol. Leur activité reflète la vitalité du microbiome du sol et sa capacité à fournir des nutriments aux cultures.
Mesure : tests colorimétriques sur substrats spécifiques (β-glucosidase : hydrolyse de p-nitrophényl-β-D-glucopyranoside ; phosphatase : hydrolyse de p-nitrophényl-phosphate). Résultats exprimés en µg pNP/g sol/h.
Valeurs de référence (JRC 2022) : β-glucosidase > 50 µg/g/h = sol actif (< 20 = sol dégradé) ; phosphatase > 100 µg/g/h (< 50 = carence). Ces seuils varient selon le type de sol et le pH.
6 — Fourmis (indicateur de perturbation)
Les fourmis sont des ingénieurs des écosystèmes qui aèrent le sol, dispersent les graines et régulent les populations d’insectes ravageurs. Leur présence et la diversité de leurs espèces signalent un sol peu perturbé.
Mesure : comptage des nids par méthode quadrat (1 m²), identification des espèces par clé de détermination (Fauna Europaea). Certaines espèces comme Formica pratensis sont particulièrement sensibles aux pesticides et constituent des indicateurs bioindicateurs fiables.
7 — Indice de qualité biologique du sol (QBS-ar)
L’indice QBS-ar (Qualité Biologique des Sols – arthropodes) évalue la qualité globale du sol à partir de la diversité des micro-arthropodes. Plus le sol est stable et non perturbé, plus la proportion d’espèces à formes adaptées (sans ailes, sans yeux) est élevée.
Mesure : extraction de l’ensemble des micro-arthropodes par Berlèse-Tullgren, classification en groupes selon leur degré d’adaptation à la vie souterraine, calcul du score QBS-ar. Un score > 100 indique un sol de haute qualité biologique.
Indicateurs physico-chimiques
8 — Taux de matière organique et stabilité des agrégats
La matière organique est le carburant de la vie du sol. Elle améliore la structure, la rétention d’eau et l’activité biologique dans un cycle vertueux. Sa stabilité (résistance à la minéralisation) est un indicateur de résilience à long terme.
Mesure : méthode Walkley-Black pour le carbone organique ; test de stabilité des agrégats par tamisage humide (méthode Yoder). Spectroscopie FTIR pour la composition qualitative.
Valeurs de référence (AFES 2022) : < 1 % MO = sol très dégradé ; 1-2,5 % = conventionnel moyen ; 2,5-4 % = bon ; > 4 % = sol forestier ou prairie permanente. Objectif sols cultivés : > 3 % avec stabilité des agrégats > 70 %.
9 — Capacité d’échange cationique (CEC)
La CEC mesure la capacité du sol à retenir et échanger les cations nutritifs (calcium, magnésium, potassium) essentiels aux plantes. Elle conditionne l’efficacité des amendements et des engrais. Un sol avec une CEC élevée gaspille moins d’intrants.
Mesure : méthode à l’acétate d’ammonium (pH 7) en laboratoire, exprimée en cmol+/kg sol. Varie selon la texture et la teneur en matière organique.
Valeurs de référence : < 5 cmol+/kg = sol sableux pauvre ; 10-20 = limoneux moyen ; > 20 = sol argileux ou riche en matière organique. La présence d’argile-humus augmente significativement la CEC. Cette analyse est disponible dans tout laboratoire agro-pédologique, à partir de 25 € par échantillon.
Pour un guide complet sur l’analyse eau-sol, consultez notre article sur le diagnostic eau et sol agricole.

10 — pH et tamponnage
Le pH conditionne la disponibilité de l’ensemble des nutriments et l’activité de la plupart des micro-organismes du sol. Un pH trop acide ou trop alcalin bloque l’activité biologique même lorsque les nutriments sont présents.
Mesure : pH-mètre sur suspension sol/eau (ratio 1:2,5), méthode NF ISO 10390. Analyse en laboratoire ou terrain avec pH-mètre portatif.
Valeurs optimales : pH 6,0-7,0 pour la majorité des cultures (pH 5,5-6,5 pour les cultures exigeantes comme la pomme de terre ; pH 6,8-7,5 pour la luzerne). Un pH < 5,5 induit une toxicité aluminique bloquant les champignons mycorhiziens.
11 — Capacité de rétention en eau et taux d’infiltration
La rétention d’eau et l’infiltration sont des indicateurs hydriques directement liés à la santé biologique : les galeries de vers de terre augmentent l’infiltration, et la matière organique améliore la rétention.
Mesure : CRA par méthode gravimétrique (humidité à la capacité au champ) ; infiltration par test double-anneau (norme AFNOR) ou tensiomètre.
Valeurs de référence (IRD 2023) : infiltration < 5 mm/h = sol compacté ou dégradé ; 20-40 mm/h = bon ; > 40 mm/h = sol biologiquement très actif. Un sol en agriculture de conservation bien conduit atteint 30 à 60 mm/h contre 5 à 15 mm/h en conventionnel tassé.
Indicateurs fonctionnels
12 — Respiration du sol (CO₂ dégagé)
La respiration du sol mesure l’activité respiratoire globale de la communauté microbienne. Elle reflète le métabolisme global du microbiome du sol et sa capacité à minéraliser la matière organique en nutriments disponibles.
Mesure : incubation de 50 g de sol humide en flacon fermé pendant 24h, mesure du CO₂ par absorption en soude (méthode Anderson) ou par analyseur infrarouge. Exprimé en mg CO₂-C/kg sol/jour.
Valeurs de référence : < 5 mg CO₂-C/kg/j = sol peu actif ; 10-30 = activité normale ; > 50 = sol très actif avec apports organiques récents.
13 — Dénitrification (azote perdu en N₂O)
La dénitrification est le processus par lequel les bactéries anaérobies convertissent les nitrates en azote gazeux (N₂) et en protoxyde d’azote (N₂O, puissant GES). Un sol biologiquement sain minimise la dénitrification via une bonne aération et une gestion optimale des apports azotés.
Mesure : technique DNRA (inhibition acétylène en laboratoire) pour quantifier le potentiel de dénitrification. Méthode de terrain : tubes de diffusion NO₃/NO₂.
Valeurs de référence : un ratio N₂/N₂O élevé indique une dénitrification complète moins dommageable pour le climat. L’objectif est de maintenir les émissions de N₂O < 1 % de l’azote apporté.
14 — Résistance à la compaction (test Bêche / VESS)
Le test VESS (Visual Evaluation of Soil Structure) évalue la structure physique du sol, corrélée à sa santé biologique : un sol biologiquement actif résiste mieux à la compaction grâce aux galeries de vers de terre et à la cohésion des agrégats formés par les filaments fongiques.
Mesure : extraction d’un bloc de sol 20×20×20 cm avec une bêche, évaluation visuelle de la structure selon une échelle de 1 (excellente) à 5 (très dégradée). Protocole standardisé, applicable par tout agriculteur sans matériel spécial.
Valeurs de référence : score 1-2 = sol sain ; 3 = action corrective recommandée ; 4-5 = compaction sévère nécessitant un sous-solage et une restauration biologique.
15 — Indice de diversité floristique des couverts (IDF)
La diversité des espèces végétales implantées (couverts, intercultures, prairies) conditionne directement la diversité biologique du sol par l’exsudation racinaire et les résidus organiques. Un couvert multi-espèces de 8 à 12 espèces diversifie les exsudats et nourrit une communauté microbienne plus riche.
Mesure : comptage des espèces végétales présentes dans le couvert ou la prairie sur un relevé phytosociologique (quadrat 1 m²). Calcul de l’indice de Shannon-Wiener pour la diversité fonctionnelle.
Valeurs de référence : < 3 espèces = couvert appauvri ; 5-8 espèces = satisfaisant ; > 8 espèces = couvert biodiverse contribuant significativement à la santé des sols. Pour les prairies permanentes, 15 espèces/m² est un objectif de haute valeur floristique (HVF, critère MAEC).
Comment choisir ses indicateurs prioritaires
Face à ces 15 indicateurs, la question pratique est celle de la hiérarchisation. Un agriculteur ne peut pas tout mesurer chaque année. La recommandation est de partir sur un panel de 3 à 5 indicateurs selon l’objectif :
Pour un diagnostic rapide de terrain (sans laboratoire) : vers de terre (tamisage), test VESS, fourmis et collemboles. Ces 4 indicateurs donnent une image fidèle de la santé biologique en moins d’une demi-journée.
Pour une certification HVE ou un Label Bas-Carbone : matière organique + CEC + activité enzymatique + QBS-ar. Ces 4 indicateurs sont les plus valorisés dans les grilles d’évaluation officielle.
Pour un suivi de l’impact d’un changement de pratiques (agriculture de conservation, semis direct) : vers de terre + biomasse microbienne + CEC + matière organique. Ces 4 indicateurs montrent les premières améliorations en 2 à 3 ans.
Pour approfondir le lien entre santé des sols et pratiques agricoles concrètes, consultez notre guide sur l’agriculture de conservation et ses indicateurs de sols. Et pour comprendre comment les indicateurs biologiques s’inscrivent dans une évaluation de l’eau et du sol, notre article sur le bilan eau-sol agricole offre une perspective complémentaire.
Jardinage naturel et biodiversité du sol
La biodiversité des sols n’est pas l’apanage des exploitations professionnelles. Dans les jardins familiaux et en permaculture, les mêmes principes s’appliquent à plus petite échelle. Les vers de terre, les champignons mycorhiziens et l’activité microbienne répondent aux mêmes pratiques vertueuses : apports de compost, couverts végétaux, absence de labour profond, rotation des cultures.
Pour les jardiniers, des ressources pratiques sur le jardinage naturel et la biodiversité du sol offrent des conseils accessibles pour appliquer les principes de l’agriculture de conservation à l’échelle du potager.
Les 15 indicateurs présentés dans ce guide couvrent l’ensemble des dimensions de la biodiversité des sols : de la macrofaune visible à l’œil nu aux processus biochimiques mesurables en laboratoire. La santé des sols ne se résume pas à un chiffre unique — elle se lit dans la combinaison de plusieurs signaux biologiques, physico-chimiques et fonctionnels. En intégrant ces mesures dans une démarche de diagnostic régulière, les agriculteurs disposent des outils pour piloter leur transition vers des pratiques plus durables, financièrement soutenues et valorisables dans les certifications et mécanismes de compensation carbone.
