Thomas Renard, journaliste au magazine des Rencontres de l’Évaluation, a rencontré Claire Fontaine dans ses bureaux de Clermont-Ferrand. Agronome de formation (AgroParisTech, promotion 2008), Claire Fontaine a travaillé dix ans en chambre d’agriculture avant de créer sa structure de conseil indépendante spécialisée en transitions agricoles et en diagnostics territoriaux. Elle accompagne aujourd’hui une quinzaine de collectivités et de groupements d’agriculteurs par an, principalement en Auvergne-Rhône-Alpes et en Occitanie.


Méthode : lire un territoire

Thomas Renard : Claire Fontaine, vous parlez de “lecture de territoire” plutôt que de “diagnostic territorial”. Quelle différence ?

Claire Fontaine : Le diagnostic, c’est un terme médical : on cherche ce qui ne va pas, on pose un diagnostic, on prescrit un traitement. C’est une vision assez mécaniste et souvent culpabilisante pour les agriculteurs, qui sentent qu’on vient pointer leurs défauts. La “lecture de territoire”, c’est une posture différente : on observe ce qui est là, on comprend comment ça fonctionne, on identifie les dynamiques à l’œuvre. C’est plus descriptif que normatif, et ça permet d’impliquer les acteurs locaux beaucoup plus facilement.

Concrètement, quand j’arrive sur un territoire, ma première démarche n’est pas de comparer des indicateurs de durabilité territoriale à des normes nationales, mais de comprendre l’histoire agraire du lieu. Pourquoi ce bocage s’est-il maintenu là alors qu’il a disparu à 20 km ? Pourquoi ces agriculteurs ont-ils conservé des variétés locales alors que leurs voisins sont passés à des hybrides ? Ces questions historiques et sociologiques sont le contexte indispensable pour interpréter les données agronomiques.


T.R. : Vous travaillez souvent à l’échelle du bassin de vie. Pourquoi cette échelle ?

C.F. : Le bassin de vie, c’est l’aire géographique dans laquelle les habitants trouvent l’essentiel de leurs services et de leurs activités. En France, l’INSEE en a défini 1 666, avec des superficies très variables — de quelques communes rurales à des agglomérations entières. C’est une échelle pertinente parce qu’elle correspond souvent à une cohérence géographique réelle (un val, un plateau, une vallée) et à des réseaux humains actifs (marché local, coopérative, lycée agricole).

À cette échelle, on peut observer à la fois les pratiques agricoles et leurs effets sur l’eau, la biodiversité et le paysage. On peut identifier les filières de valorisation locale. On peut cartographier les réseaux d’acteurs — qui est en lien avec qui, où sont les leaders d’opinion, où sont les tensions. Et surtout, on peut construire des indicateurs qui ont du sens pour les habitants du territoire, pas seulement pour les administrations.


Indicateurs et qualité de l’eau

T.R. : Quels indicateurs privilégiez-vous dans un diagnostic territorial ?

C.F. : Je travaille avec une batterie de 30 à 40 indicateurs selon les territoires, mais j’en retiens systématiquement une dizaine que j’appelle mes indicateurs de “santé du système”.

Le premier, c’est la diversité des systèmes de production : combien de types d’exploitation différents coexistent sur le territoire ? Un territoire homogénéisé — où 90 % des exploitations font la même chose — est fragile économiquement et écologiquement. Quand le prix d’une commodité s’effondre ou qu’un bioagresseur spécialisé arrive, tout le monde est touché en même temps. La diversité systémique, c’est une forme de résilience collective.

Le deuxième, c’est la densité et la qualité du maillage bocager : mètres de haies par hectare, proportion de vieilles haies diversifiées, continuité des corridors. C’est un indicateur synthétique qui reflète à la fois la biodiversité, la capacité de séquestration carbone et la santé hydrologique du territoire.

Claire Fontaine agronome consultant une carte territoriale avec des acteurs locaux

Le troisième, c’est le taux d’autonomie alimentaire locale : quelle proportion de la production agricole du territoire est consommée à moins de 50 km ? Un territoire qui exporte 95 % de sa production brute et importe 95 % de son alimentation est économiquement fragile et coupé de sa réalité productive.


T.R. : Vous mentionnez la qualité de l’eau comme indicateur territorial. Comment la mesurer ?

C.F. : La qualité de l’eau est un excellent indicateur intégrateur, précisément parce qu’elle reflète l’ensemble des pratiques agricoles sur le bassin versant. Les concentrations en nitrates, en pesticides et en matières en suspension dans les cours d’eau et les nappes sont des signaux de la pression agricole globale — pas d’une exploitation en particulier, mais du système d’ensemble.

Les agences de l’eau ont des réseaux de surveillance permanents très précieux, mais leurs stations de mesure sont souvent trop espacées pour un diagnostic à l’échelle d’un petit bassin versant. Nous complétons souvent ces données par des mesures ponctuelles au nitrate (avec des kits de terrain à 15 euros) à une vingtaine de points le long du réseau hydrographique. En une journée, deux techniciens peuvent caractériser la signature nitrate d’un petit bassin de 5 000 ha et identifier les zones les plus contributives.

Ce que ces mesures révèlent, souvent, c’est l’hétérogénéité spatiale : il y a presque toujours 20 % du territoire qui contribuent à 80 % de la pollution. Identifier ces zones prioritaires permet de cibler les actions — MAEC, plantation de haies riveraines, restauration de zones humides — là où elles auront le plus d’effet.


Politiques agricoles et observatoires

T.R. : Comment articulez-vous le diagnostic territorial et les pratiques individuelles des agriculteurs ?

C.F. : C’est la tension fondamentale de mon métier. Le diagnostic territorial donne une vision d’ensemble, mais c’est l’agriculteur individuel qui prend les décisions de pratique. Et il prend ces décisions dans un contexte économique, familial et social qui n’est pas réductible à des indicateurs territoriaux.

La clé, c’est de créer des dispositifs de retour d’information vers les agriculteurs à partir des données territoriales. Quand on montre à un groupe d’agriculteurs la carte de la qualité de l’eau de leur bassin versant, avec leurs exploitations géolocalisées, et que chacun peut voir où se situent ses parcelles par rapport aux zones de contribution à la pollution nitrate, ça crée une conversation très différente des injonctions réglementaires descendantes. Ce n’est plus “vous devez respecter la norme” mais “voici ce qui se passe sur notre territoire commun, qu’est-ce qu’on fait ensemble ?”

Les démarches de transition écologique au travail montrent que ce type d’approche — confrontation à des données partagées, dialogue entre pairs, co-construction de solutions — est efficace bien au-delà du monde agricole, dans tous les secteurs professionnels engagés dans une transformation vers des pratiques plus durables.


T.R. : Vous avez mentionné les observatoires territoriaux permanents. C’est une des limites que vous observez, la discontinuité dans le temps ?

C.F. : Absolument, c’est peut-être la limite la plus préoccupante. La plupart des diagnostics territoriaux sont financés sur des projets de 2 à 3 ans, avec une collecte de données intense au début et une restitution en fin de projet. Et puis plus rien. Cinq ans plus tard, si un élu ou un technicien veut évaluer l’évolution, il doit recommencer de zéro.

Les observatoires permanents — comme ceux que portent certains Parcs Naturels Régionaux ou certaines collectivités pionnières — sont une réponse à ce problème. Ils se dotent d’un jeu d’indicateurs réduit (10 à 15 indicateurs clés), mis à jour chaque année avec un budget et une équipe stables, et publient des rapports annuels qui permettent de suivre la trajectoire du territoire dans la durée.

Reunion de GIEE autour des resultats d'un diagnostic territorial agricole

Ces observatoires ont un effet secondaire précieux : ils créent une culture de la mesure et de l’évaluation partagée entre acteurs. Quand les agriculteurs, les élus, les associations environnementales et les techniciens regardent les mêmes données au même moment, il est plus difficile de nier les problèmes et plus facile de trouver des solutions communes.


Gouvernance et conseils pratiques

T.R. : Un mot sur la gouvernance. Comment les agriculteurs peuvent-ils peser dans les décisions territoriales ?

C.F. : Le territoire durable ne se décrète pas, il se négocie. Et cette négociation doit inclure les agriculteurs comme acteurs à part entière, pas seulement comme objets de politiques publiques. Or, dans la plupart des PCAET, des SAGE ou des SCOT que j’ai pu observer, les agriculteurs sont consultés ponctuellement mais rarement intégrés dans les instances de décision permanentes.

Les situations qui fonctionnent le mieux sont celles où il existe une structure de gouvernance partagée — un comité local de pilotage, un conseil agroécologique de territoire — où agriculteurs, élus, associations et techniciens se réunissent régulièrement autour de données communes. Ces structures nécessitent du temps et de l’argent pour fonctionner, mais leur retour sur investissement est réel : les décisions sont mieux acceptées, les projets de territoire sont plus robustes.

En France, les GIEE (Groupements d’Intérêt Économique et Environnemental) sont les structures collectives qui se rapprochent le plus de ce modèle. Là où ils fonctionnent, ils constituent des interlocuteurs territoriaux crédibles qui parlent à la fois le langage agronomique et le langage politique. C’est un modèle à développer.


T.R. : Un conseil final pour les agriculteurs qui souhaitent s’engager dans une démarche de diagnostic territorial ?

C.F. : Ne pas commencer seul. Le diagnostic territorial est, par définition, une démarche collective. La première étape est de trouver 5 à 10 agriculteurs du même bassin versant ou du même massif bocager qui partagent une préoccupation commune — la qualité de l’eau, la gestion des haies, le maintien du bocage, l’accès à des débouchés locaux — et de formaliser ce groupe.

Ce groupe peut ensuite solliciter un accompagnement : chambre d’agriculture, Civam, groupe DEPHY, ou consultant indépendant. Avec un petit financement d’amorçage (FEADER, PCAET, Département), il est possible de réaliser un premier état des lieux du territoire en 6 à 12 mois qui servira de base aux actions collectives pour les 5 à 10 années suivantes.

La démarche vaut toujours mieux que l’absence de démarche. Même un diagnostic imparfait, réalisé avec peu de moyens, vaut mieux que l’intuition seule. Parce qu’il crée du commun, une langue partagée entre acteurs du territoire — et c’est souvent ce qui manque le plus.


Pour aller plus loin, consultez notre guide de diagnostic agro-écologique pas à pas et notre article sur le bilan eau et sol agricole qui aborde la dimension physico-chimique du diagnostic territorial à l’échelle de l’exploitation.

Propos recueillis en mai 2026 à Clermont-Ferrand. Claire Fontaine intervient régulièrement dans les formations de la Fédération des Civam et dans les sessions d’appui aux PCAET organisées par l’ADEME.