Mathieu Pérez, journaliste aux Rencontres de l’Évaluation, a rencontré Sophie Marchand dans les locaux de l’INRAE à Toulouse. Docteure en économie écologique de l’université Toulouse-Capitole, Sophie Marchand dirige depuis 2018 le programme “PSE Territoriaux” de l’UMR INRAE-SupAgro de Toulouse, après douze ans passés à l’INRAE d’Avignon sur la valorisation des services écosystémiques méditerranéens. Coordinatrice du projet PaysagESco (ADEME 2022-2026) qui a expérimenté des dispositifs PSE sur six territoires pilotes du bassin méditerranéen, elle est l’auteure de 12 publications scientifiques sur la gouvernance et l’économie des PSE agricoles.


Service environnemental : de quoi parle-t-on vraiment ?

Mathieu Pérez : Sophie Marchand, “service environnemental”, “service écosystémique”, “externalité positive” — ces termes sont souvent confondus. Pouvez-vous clarifier ?

Sophie Marchand : Ces termes viennent de traditions disciplinaires différentes mais ils pointent vers la même réalité. Un service écosystémique, au sens de la classification internationale MA (Millennium Ecosystem Assessment), est un bénéfice que les êtres humains tirent des écosystèmes — eau filtrée, carbone stocké, pollinisation, régulation des crues. Le terme “service environnemental” est son équivalent en usage politique et agricole français.

Une “externalité positive” est le même phénomène vu du côté économique : une activité qui bénéficie à des tiers sans que ceux-ci ne le rémunèrent. Un agriculteur qui maintient une prairie humide rend un service au distributeur d’eau potable en aval (eau moins chargée en nitrates, moins de coût de traitement) sans en percevoir de compensation. C’est une externalité positive classique.

Ce qui distingue un PSE d’un autre mécanisme environnemental, comme une réglementation ou une taxe, c’est qu’il est volontaire et incitatif : l’agriculteur choisit de rendre le service et est rémunéré pour cela. Ce n’est pas une obligation, c’est une transaction. Cette logique de transaction change fondamentalement la posture de l’agriculteur — il n’est plus un “pollueur régulé” mais un “producteur de services valorisés”.


Qui finance les PSE en France ?

M.P. : Justement, qui finance ces PSE en France aujourd’hui ?

S.M. : Le premier financeur, de loin, c’est la puissance publique via la PAC. Les MAEC (Mesures Agro-Environnementales et Climatiques) et les éco-régimes sont des PSE publics qui mobilisent chaque année environ 400 millions d’euros en France pour rémunérer des pratiques agricoles bénéfiques à l’environnement. Ce système existe depuis les années 1990 et c’est le socle du financement des services environnementaux agricoles en Europe.

Au-delà de la PAC, les acteurs publics locaux jouent un rôle croissant. Les Agences de l’eau financent des PSE dans les bassins versants d’alimentation en eau potable — certains captages sont entourés d’agriculteurs rémunérés pour maintenir des pratiques réduisant la contamination de la ressource. Des collectivités territoriales (régions, départements, intercommunalités) financent des programmes de maintien des haies, des zones humides et des prairies permanentes dans des zones à enjeux paysagers ou biodiversitaires.

Les financeurs privés émergent progressivement mais restent minoritaires. Les entreprises engagées dans des démarches de neutralité carbone sont les plus actives : elles financent des projets Label Bas-Carbone ou des projets biodiversité certifiés (standard I Natura). Des distributeurs alimentaires (coopératives, enseignes de distribution) commencent à financer des services “qualité de l’eau” dans les bassins versants de leurs fournisseurs agricoles pour sécuriser leur approvisionnement et valoriser l’image de leurs produits.


Comment un agriculteur s’engage dans un PSE

M.P. : Comment concrètement un agriculteur peut-il s’engager dans un dispositif PSE ?

S.M. : Il y a plusieurs portes d’entrée, selon le type de service et le territoire.

La voie la plus accessible reste les politiques agricoles publiques : les chambres d’agriculture informent les agriculteurs sur les MAEC disponibles dans leur territoire, et les éco-régimes PAC sont contractualisés directement avec le préfet de région. C’est structuré, sécurisé, et les paiements sont garantis par le budget PAC.

Pour les PSE privés, la voie passe souvent par une structure intermédiaire. Dans les bassins versants d’eau potable, le syndicat des eaux est généralement l’organisateur du PSE : il identifie les agriculteurs clés, négocie les conditions, assure le suivi des pratiques et distribue les paiements. Ce rôle d’intermédiaire est crucial parce qu’il réduit les coûts de transaction pour les deux parties — l’agriculteur n’a pas à trouver un acheteur, et le financeur n’a pas à gérer des contrats individuels avec 50 exploitants.

Pour le carbone, les agrégateurs Label Bas-Carbone jouent ce rôle d’intermédiaire comme je l’évoquais. Pour la biodiversité, des structures comme les PNR (Parcs Naturels Régionaux) ou certaines associations de conservation commencent à jouer ce rôle de courtier entre agriculteurs et financeurs privés.

Le principal frein que j’observe dans mes recherches, c’est l’information : beaucoup d’agriculteurs potentiellement éligibles ne savent pas qu’un PSE existe dans leur territoire ou ne comprennent pas comment y accéder. Il y a un réel besoin d’animation territoriale.


Les services les mieux valorisés

M.P. : Quels services environnementaux sont les plus valorisés financièrement aujourd’hui ?

S.M. : Le carbone est clairement en tête, parce que le marché carbone volontaire est le plus développé et que le Label Bas-Carbone offre un cadre solide. Un projet carbone bien dimensionné peut générer plusieurs milliers d’euros par an pour un agriculteur.

L’eau potable est en forte croissance. Les conflits entre usage agricole et qualité de l’eau potable poussent les distributeurs d’eau et les collectivités à investir massivement dans des PSE préventifs. Il est moins cher de payer un agriculteur pour ne pas polluer que de traiter une eau polluée. Sur les bassins versants prioritaires Grenelle, des PSE eau peuvent atteindre 200 à 400 €/ha/an pour les pratiques les plus contraignantes.

La biodiversité est en développement mais encore peu structurée financièrement en France. Le marché des crédits biodiversité est balbutiant — les standards sont nombreux (I Natura, BioBank, High Nature Value Credits) et pas encore harmonisés. Les paiements restent souvent sous la forme de subventions publiques déguisées plutôt que de véritables marchés.

Les paysages et le bien-être culturel sont les services les moins valorisés financièrement, bien que leur valeur sociale soit souvent très élevée. Des expériences de PSE paysagers existent (parcs naturels qui rémunèrent des agriculteurs pour maintenir des pratiques qui définissent le caractère paysager du territoire), mais les modèles économiques restent fragiles.


Mesurer pour valoriser

M.P. : Comment mesure-t-on les services rendus pour établir le prix à payer ? C’est souvent le point technique le plus complexe.

S.M. : C’est effectivement le défi central des PSE. On distingue deux approches.

La première est l’approche basée sur les pratiques : on ne mesure pas directement le service rendu, on vérifie que l’agriculteur applique des pratiques reconnues comme génératrices du service. C’est l’approche des MAEC et des éco-régimes PAC. C’est simple à contrôler, mais elle ignore les variations d’efficacité entre exploitations — une haie bien entretenue en milieu bocager rend plus de services qu’une haie dégradée en milieu ouvert, mais les deux sont rémunérées de la même façon.

La deuxième est l’approche basée sur les résultats : on mesure directement le service (concentration en nitrates dans l’eau, biomasse de vers de terre, densité d’oiseaux des milieux agricoles, tonnages de CO₂ séquestré) et on rémunère en fonction. C’est plus juste économiquement mais beaucoup plus coûteux à mettre en œuvre : il faut des protocoles de mesure standardisés, des mesures répétées dans le temps, et une chaîne de vérification crédible. L’évaluation d’impact environnemental qui sous-tend ces approches requiert les mêmes outils que ceux utilisés pour les bilans ACV ou les diagnostics agro-écologiques complets.

Dans le cadre du projet PaysagESco, nous avons expérimenté une approche hybride : des pratiques de base sont vérifiées (approche pratiques), et des bonus sont versés pour les exploitants qui atteignent des niveaux mesurés de performance supérieure (approche résultats). Cette hybridation me semble la direction la plus prometteuse pour les PSE de nouvelle génération.

Carte de France avec zones de corridors verts et bleus style cartographie éditoriale


Label Bas-Carbone et PSE : quelle différence ?

M.P. : Le Label Bas-Carbone est-il un mécanisme PSE ? Comment le situez-vous dans le paysage ?

S.M. : Le Label Bas-Carbone est un PSE carbone volontaire privé, certifié par l’État. C’est un PSE au sens plein du terme : il y a un service (réduction/séquestration de GES), un bénéficiaire (l’acheteur de crédits carbone ou la société dans son ensemble), un paiement (le prix du crédit), et un mécanisme de vérification. La particularité du LBC est que l’État a homologué les méthodes et encadre la chaîne de vérification, ce qui lui confère une crédibilité supérieure aux marchés carbone volontaires non régulés.

La différence avec les PSE eau ou biodiversité, c’est que le marché carbone est plus liquide et plus mûr. Il y a des acheteurs établis, des prix de référence, et des intermédiaires spécialisés. C’est pourquoi le carbone est souvent le premier PSE qu’un agriculteur explore quand il découvre ce domaine.

Ce qui est crucial de comprendre, c’est que PSE carbone et PSE biodiversité ne sont pas substituables — ils rémunèrent des services différents. Un agriculteur peut recevoir simultanément un PSE eau d’un syndicat des eaux, des crédits Label Bas-Carbone d’un acheteur carbone, et des MAEC pour ses prairies humides — à condition que chaque service soit distinct et que la règle de non-double comptabilisation soit respectée pour chaque type de service.


Risques et limites des PSE pour les agriculteurs

M.P. : Quels sont les risques et les limites des PSE que les agriculteurs doivent connaître ?

S.M. : Le premier risque est le risque de permanence. Si un agriculteur perçoit des crédits carbone pour avoir planté des haies et qu’il les arrache cinq ans plus tard (vente de l’exploitation, changement de projet), les crédits délivrés pour le carbone stocké dans ces haies peuvent devoir être remboursés partiellement. Ce risque est réel mais gérable : les contrats prévoient généralement des clauses de révision en cas de circonstances imprévues, et des buffers (réserves de crédits non vendus) absorbent une partie du risque.

Le deuxième risque est la volatilité des prix. Le marché carbone volontaire a connu des variations importantes entre 2020 et 2026. Les prix peuvent baisser si l’offre de crédits dépasse la demande, ou monter si des réglementations contraignantes augmentent la demande. S’engager sur un projet de 15 ans avec une projection de revenus fondée sur les prix de 2026 comporte une incertitude économique.

Le troisième risque est le risque de transaction manquée. Certains agriculteurs ont engagé des changements de pratiques en anticipant un PSE qui n’a pas abouti — le financement ne s’est pas matérialisé, la structure intermédiaire n’a pas réussi à trouver l’acheteur. Ne jamais s’engager dans un changement de pratique coûteux en comptant sur un PSE non encore contractualisé.

La transition écologique des entreprises agricoles s’inscrit dans un mouvement plus large : les dynamiques de transition écologique au travail montrent comment différents secteurs professionnels expérimentent des rémunérations pour les services environnementaux et sociaux. Le dialogue entre secteurs enrichit la conception des mécanismes PSE agricoles.


MAEC et PSE privés : articulations

M.P. : Comment les MAEC s’articulent-elles avec les PSE privés ? Y a-t-il des incompatibilités ?

S.M. : Les MAEC et les PSE privés sont généralement cumulables, à condition que chaque mécanisme rémunère un service distinct ou une part différente du même service. Par exemple, une MAEC “maintien des prairies humides” peut coexister avec un PSE eau qui rémunère une réduction mesurée de la teneur en nitrates dans le cours d’eau du bassin versant — le premier rémunère une pratique, le second un résultat mesurable.

En revanche, si une MAEC rémunère explicitement la réduction des émissions de N₂O (ce qui est encore rare mais se développe avec les nouvelles MAEC climatiques), le même flux de réduction ne peut pas également générer des crédits Label Bas-Carbone. C’est la règle de non-double comptabilisation.

La question de l’additionnalité est centrale. Dans les discussions avec des financeurs privés, la première question est toujours : “Cette pratique aurait-elle été adoptée sans notre PSE ?” Si la réponse est “oui” (l’agriculteur l’aurait fait pour des raisons agronomiques ou économiques indépendantes), le PSE ne génère pas de service additionnel et perd une grande partie de sa justification économique.

Cette articulation entre PSE publics et PSE privés est au cœur des indicateurs de durabilité territoriale qui cherchent à valoriser l’ensemble des services environnementaux d’un territoire rural. Notre collègue Claire Fontaine, que vous avez interviewée sur le diagnostic territorial agricole, décrit bien cette nécessité de lire les services à l’échelle du territoire plutôt que de l’exploitation individuelle.


Modèles PSE qui fonctionnent bien en France

M.P. : Y a-t-il des modèles PSE qui fonctionnent particulièrement bien en France ?

S.M. : Le modèle le plus mature en France est indéniablement celui des bassins versants d’alimentation en eau potable. Vittel/Contrex (Volvic également à plus petite échelle) ont développé dès les années 1990 des programmes de rémunération des agriculteurs pour des pratiques réduisant la contamination de la ressource. Ces programmes ont été étudiés internationalement comme des exemples de PSE efficaces. Vittel a montré qu’il était plus rentable pour l’embouteilleur d’eau de financer la conversion des agriculteurs à des pratiques favorables à la qualité que d’investir dans des stations de traitement.

Le deuxième modèle qui monte en puissance, c’est le PSE haies et bocage dans les territoires d’élevage de l’Ouest. Certaines collectivités (Manche, Mayenne, Pays de la Loire) ont mis en place des programmes de rémunération des agriculteurs pour l’entretien et la replantation de haies bocagères, en valorisant simultanément les services carbone, biodiversité et eau. Ces programmes sont souvent co-financés PAC + collectivité + entreprises locales dans des montages complexes mais efficaces.

Le troisième modèle prometteur que je suis de près dans mes recherches, c’est le PSE pollinisateurs expérimenté dans quelques vignobles du Sud. Des brasseries artisanales et des apiculteurs co-financent des agriculteurs qui maintiennent des bandes fleuries et des couverts spécifiques pour les pollinisateurs, dans des zones où le déclin des abeilles menace la production locale. C’est petit en volume, mais c’est un modèle de PSE local très direct et très compréhensible pour tous les acteurs.


Réunion entre agriculteur et conseillère environnementale dans une prairie

5 idées reçues sur les PSE

M.P. : Vrai ou faux : répondez à ces 5 idées reçues sur les PSE.

S.M. :

“Les PSE sont réservés aux grandes exploitations.”FAUX. Les PSE eau et les PSE haies sont souvent plus accessibles aux petites et moyennes exploitations diversifiées qu’aux grandes monocultures, parce qu’elles ont plus d’infrastructures agro-écologiques et une relation plus directe avec les milieux naturels. La barrière n’est pas la taille mais l’information et l’accès à des structures intermédiaires.

“Un PSE remplace les aides PAC.”FAUX. Les PSE sont conçus comme des compléments aux aides PAC, pas comme des substituts. La PAC couvre les pratiques de base ; les PSE valorisent les services additionnels au-delà de ces pratiques. Tous les mécanismes peuvent en principe se cumuler à condition de respecter les règles de non-double comptabilisation.

“Les PSE sont trop compliqués administrativement.”PARTIELLEMENT VRAI. Les PSE privés nécessitent effectivement une contractualisation qui peut être complexe en l’absence de structure intermédiaire. Mais les PSE publics (MAEC, éco-régimes) sont accessibles via les guichets PAC standard. La complexité est réelle mais en décroissance au fil de l’expérimentation.

“Le marché carbone est fiable à long terme.”INCERTAIN. Le marché carbone volontaire a connu des turbulences significatives. Sa fiabilité à 15 ans dépend de l’évolution des réglementations climatiques et de la demande des acheteurs. C’est un risque à gérer, pas une raison d’éviter le Label Bas-Carbone — mais il faut intégrer la volatilité dans les projections financières.

“Les PSE vont résoudre la crise agricole.”FAUX ET DANGEREUX. Les PSE sont un outil parmi d’autres pour améliorer les revenus agricoles et la durabilité des exploitations. Ils ne peuvent pas à eux seuls compenser une rentabilité insuffisante des filières alimentaires ou la pression foncière. Les présenter comme une panacée crée des désillusions préjudiciables à leur crédibilité.


3 choses à retenir sur les PSE

M.P. : En conclusion, les 3 points essentiels que doit retenir un agriculteur qui s’intéresse aux PSE ?

S.M. :

Première chose : commencez par inventorier vos services. Avant de chercher un acheteur ou de contacter un organisme, faites le tour de votre exploitation et identifiez les services environnementaux que vous rendez déjà : haies, prairies, zones humides, couverture des sols. Ce diagnostic de base, proche de la trame verte et bleue de votre territoire, vous donnera une idée claire de ce que vous avez à valoriser.

Deuxième chose : cherchez les structures intermédiaires actives sur votre territoire. Ne tentez pas d’identifier et de contacter un acheteur PSE tout seul — la transaction est trop coûteuse. Votre chambre d’agriculture, votre syndicat d’eau, votre PNR, les groupes DEPHY, les Civam : ces structures savent quels PSE existent dans votre secteur.

Troisième chose : ne confondez pas espoir de PSE et engagement de pratiques. Les PSE sont des opportunités à saisir quand le cadre est clair et le contrat signé. Ne changez jamais vos pratiques en espérant qu’un PSE arrivera ensuite — commencez par les changer parce qu’elles sont agronomiquement ou économiquement pertinentes pour votre système. Le PSE est la cerise sur le gâteau, pas le moteur de la transition. Les rencontres des arbres et haies champêtres sont un excellent forum pour découvrir des expériences de PSE bocagers et rencontrer des porteurs de projets qui ont déjà franchi le pas.